Retour sur la polémique Mesut Ozil...

Ozil et son poto Erdogan…

Ozil et son poto Erdogan…

Si la Mannschaft n’a pas flambé lors du mondial russe, elle a toutefois réussi à calciner la société allemande. La faute à une polémique imbibée de maladresse, de mauvaise performance, de racisme, le tout enrobée de réaction à la récente politique migratoire d’Angela Merkel. Comme si l’été n’avait pas été assez chaud.

De maladresse tout d’abord car Ozil n’aurait pas dû s’afficher en mai dernier avec Recep Tayyip Erdoğan, président turc allergique à la démocratie depuis 2014. Ajoutons à cela le fait que la Turquie et l’Allemagne se disputent l’organisation de l’Euro 2024 dont la décision finale est attendue le 27 septembre prochain, Ozil s’est lui-même tiré une balle dans le pied donnant des munitions à ses très nombreux détracteurs composés notamment d’anciennes gloires du football allemand et du président de la fédération de football allemande, Reinhard Grindel.

L’immigration turc en Allemagne a débuté dans les années 60. Elle était destinée à pallier le manque de main d’oeuvre qu’a connu le pays lors de sa reconstruction à la suite de la seconde guerre mondiale. Mesut Ozil est le fils de Gulizar et Mustafa Ozil, tous deux originaires du nord-est de la Turquie. Ils débarquèrent dans la Ruhr avec l’espoir d’enrichir leur besace à une époque où trouver un emploi était bien moins compliqué qu’actuellement. Mesut Ozil est né lui du côté de Gelsenkirchen, cité fluviale située non loin de la frontière hollandaise durant l'automne 1988 et fit toute ses classes en Allemagne. Ces 5 dernières années, l’Allemagne a accueilli plus de 1.5 millions réfugiés sur son territoire avec pour slogan « Wir schaffen das » (Nous y arriverons) et fut par ailleurs l’un des seuls Etat européen “refugees friendly”. Merkel essuye aujourd’hui, et jusque dans son propre camp, de vives critiques liées à sa politique migratoire. C’est donc dans un contexte agité que l’Allemagne s’est vautré en Russie.

J’ai deux cœurs : un allemand et un turc (…) Pour moi, faire une photo avec le président Erdogan n’était en aucun cas politique, il s’agissait juste (…) de ne pas manquer de respect aux racines de mes ancêtres. 
— Mesut Ozil

Les déclarations du meneur de jeu allemand sont imprégnées de naïveté et de maladresse. Cette photo prise lors d’un dîner de charité à Londres n’avait aucune portée politique pour Ozil et le cliché aurait pu (du) être vite être oublié si l’Allemagne et son meneur de jeu au pied de velours avait réussi leur mondial. Erdogan s’est habillement servi de cette photo pour séduire les turcs vivant en Allemagne avant les élections législatives anticipées qui se sont déroulées le 24 juin dernier et qui l’a vu triompher. (Le président turc a récolté 65% de voix des turcs vivant en Allemagne lors de cette élection). Si la photo prise avec le président turc a permis d’ouvrir un angle d’attaque à ses détracteurs, la mauvaise performance de la Mannschaft et de son meneur de jeu fut le détonateur d’une controverse dont personne n’aurait pu soupçonner le retentissement.

Le bon vieux temps…

Le bon vieux temps…

Critiqué par les siens

En faisant cela [la photo], nos joueurs n’ont certainement pas aidé le travail d’intégration de la DFB.
— Reinhard Grindel
Il joue depuis des années comme une merde. Et désormais, il se cache derrière cette photo
— Uli Hoeness
Il aurait fallu envisager de se passer de lui
— Olivier Bierhoff
Avec Özil, j’ai souvent l’impression qu’il ne se sent pas bien sur un terrain dans le maillot de l’équipe nationale. [...] Il aurait bien fait, après l’erreur des photos avec Erdogan, d’affirmer son attachement à l’Allemagne
— Lothar Matthäus

Il est clair qu’Ozil, et ça depuis quelques années, est très loin de son meilleur niveau. Le natif de Gelsenkirchen donne parfois l’impression d’errer sur le terrain et fut d’ailleurs absent lors de la seule victoire allemande au mondial face à la Suède. A côté de ses pompes, il est également en proie à des problèmes familiaux et judiciaire avec son père qui est également son ancien manager, se réclamant mutuellement de l’argent.

Ce qui peut paraître surprenant en l’espèce, ce sont les critiques d’une certaine violence envers le joueur d’Arsenal provenant d’anciens joueurs, et même du manager de l’équipe nationale, Olivier Bierhoff. Étrange propos pour le numéro 2 de la sélection allemande qui a sans doute son mot à dire sur les compositions d’équipes. Mais Ozil fut loin d’être le seul joueur à l’ouest lors du mondial car s’est finalement toute l’équipe qui est passée à côté de son mondial et ne mérite clairement pas de porter seul la responsabilité de l’échec russe. Enfin, Uli Honess, loin d’être un citoyen modèle, puisque le président du Bayer Munich a réalisé 2 ans de prison ferme pour avoir floué le fisc allemand à hauteur de 27 millions d’euros, devrait peut-être se faire discret…

Le départ

Je suis allemand lorsqu’on gagne, mais un immigré quand on perd. Malgré les impôts que je paye à l’Allemagne, les dons que je fais aux écoles allemandes, et la victoire à la Coupe du monde 2014, je ne suis toujours pas accepté dans la société.
— Mesut Ozil
Le traitement que j’ai reçu de la part de la DFB et de beaucoup d’autres ne me donne plus envie de porter le maillot de l’équipe nationale. Je ne me sens plus voulu, et je pense que ce que j’ai achevé depuis mes débuts en 2009 a été oublié
— Mesut Ozil
Si un journal ou des experts trouvent des failles dans mon jeu, je peux l’accepter. Mais ce que je n’accepte pas, c’est que les médias allemands expliquent continuellement que ce soit à cause de mon double héritage et d’une simple photo que toute l’équipe a fait une mauvaise Coupe du monde
— Mesut Ozil

Embrasement national

Quatre ans après sa victoire au Brésil placée sous le signe de la diversité culturelle, l’Allemagne découvre la défaite et ses dommages collatéraux. Si le football soulève des passions parfois disproportionnées, l’analogie entre l’échec de la Mannschaft, Ozil et les problèmes liés à l’immigration l’est tout autant.

Poourtant, Le Der Spiegel parle d’explosion pour décrire la polémique Mesut Ozil car aujourd’hui cette dernière dépasse largement le football depuis que des citoyens allemands issus de l’immigration ont lancé une campagne #MeTwo sur Twitter visant à dénoncer le racisme au quotidien auxquels ils sont confrontés.

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Si des joueurs de la Mannschaft ont récemment affirmé qu’il n’y avait pas de place au racisme au sein de l’équipe nationale, les choses sont quelques peu différentes dans la société allemande. Des études menées récemment par le Centre des Sciences Sociales WZB de Berlin ont démontré que les allemands d’origines turcs et plus largement issus de l’immigration souffraient de discrimination notamment dans l’accès à l’emploi. Plus surprenant, de nombreux individus ayant participé à cette campagne sont pourtant nés sur le sol allemand comme Ozil. Pour autant, leur intégration reste imparfaite malgré les générations qui passent.

L’extrême droite en embuscade

L’Alternative pour l’Allemagne (AFD) figure comme le grand gagnant de cette polémique. Depuis l’accueill des migrants qui a débuté en 2014, l’AFD a effectué des percées dans le paysage politique allemand. Il n’en fallait pas plus pour que l’une des principales têtes de file du jeune parti extrémiste s’engouffre dans la brèche :

Le rêve de l’intégration ne marche pas même pour les millionnaires du football
— Alice Weidel

C’est évidemment un non-sens de signifier qu’Ozil n’est pas intégré à la société allemande à cause de son départ de la Mannschaft. Quatre ans auparavant, Ozil était considéré comme un modèle d’intégration mais une photo et des mauvais résultats auraient tout remis en cause… Mais le mal en Allemagne semble être plus profond. Le 27 août dernier, dans la ville de Chemnitz, des militants d’extrême droite et des désespérés, à la suite de l’assassinat par deux migrants d’un citoyen allemand, ont organisé une chasse aux étrangers lors du recueillement balançant quelques saluts-nazi et défiant la police débordé sur le coup. Une fois de plus le football a dépassé son champ d’application pour ébranler toute une société.

On laissera le mot de la fin à Jurgen Kloop:

La différence est qu’ils incarnent la diversité. Où est le problème ? C’est magnifique. La diversité culturelle, on a tous pensé que c’était super autour de la Coupe du monde 2006 […]. C’est pour ça que je trouve le débat hypocrite. De tristes incidents de ce type arrivent quand les gens ne sont pas informés correctement. 
— Jurgen Kloop